[Lecture] Epouses et concubines

Puits sans fond. Songlian a tout pour elle : jeune, belle, intelligente. Pourtant, la ruine de sa famille la contraint à épouser un homme plus âgé qu’elle. Elle devient ainsi la Quatrième Épouse ; une « petite » comme on les appelle. Dans le huis-clos de la demeure Chen elle découvre peu à peu les personnalités qui l’entourent. Trahison, mensonge, secret ; tout est bon pour obtenir les faveurs du maître de la maison.

De la sensualité à la mort, il n’y a qu’un pas. Assise sous la tonnelle de glycine, Songlian observe son petit monde avec dans son regard, autrefois l’éclat de la jeunesse, aujourd’hui le tintement de la désillusion. Plongée dans un univers sclérosé qui l’empoisonne à petit feu, un désespoir muet s’insinue en nous à mesure qu’il l’accapare, elle. Il est loin le temps où la jeune femme apportait des bougies à un rendez-vous pour fêter son anniversaire, le regard pétillant de vie. La mort semble l’envelopper, chaque souffle fantomatique dans son dos nourri son obsession.Dans cette bulle éclatée, trois femmes gravitent autour de Songlian. Trois autres épouses. Parfois amies, parfois ennemies, on ne sait à qui se fier. L’adversaire est parfois – souvent – celui auquel on ne s’attend pas.
Dans la demeure, le temps semble figé. Il y a la tonnelle de glycine, le petit jardin de derrière, le puits, les pavillons. Rien ne change et seul le paysage se mue au gré des saisons. Cet immobilisme accroît la solitude de Songlian et, dans un souffle enfiévré on s’imagine tout : la liberté, un regard plein de désir, mais inaccessible ; puis la peur, la mort, un fantôme.
Dans cette histoire de femmes sacrifiées aux bienséances d’une société archaïque, l’homme apparaît en filigrane, balayé par les luttes intestines qui se donnent pourtant en son nom. Impuissant ou inaccessible, il semble bien incapable de combler les désirs de chacune. L’argent n’y fait rien, tant qu’on n’a pas l’amour.
Récit d’une finesse remarquable, il peint en quelque page le décor de toute une vie. Ambiance feutrée et mortelle, nature endormie et propice à la rêverie, légendes de fantômes chinois. On n’en ressort pas indemne.

Morceau choisi :

9782253932796-g« Elle marcha jusqu’au puits dont la margelle et les murs disparaissaient entièrement sous la mousse, puis se pencha pour regarder à l’intérieur. L’eau était bleu-noir. Des feuilles tombées il y a bien longtemps flottaient à la surface. Songlian mira dans l’eau le reflet ondoyant de son propre visage en écoutant le bruit sourd et faible de sa respiration amplifié par le puits. Un coup de vent gonfla sa jupe et la fit ressembler à un oiseau en vol. Elle eut alors une forte impression de froid, comme si son corps avait été durement frappé par un jet de pierres. Elle rebroussa chemin à toute allure. Arrivée sous la galerie du pavillon-sud, elle poussa un soupir de soulagement et tourna la tête pour regarder à nouveau la pergola. Quelques grappes de fleurs s’en détachèrent brusquement. Songlian trouva tout cela très étrange. »

Épouses et concubines, de Su Tong, 1990. 128 pages, édition Le Livre de Poche.

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